2 L’indélicatesse du cosmos (extrait)

I.

Des millénaires d’une paix furieuse et la terre jouissait d’un calme effrayant…

La cité de plastique s’étendait sur des dizaines de kilomètres, sous ce ciel orangé d’équinoxe de printemps. Parfois, un éclair traversait l’air sec : une intervention des services de régulation atmosphérique.

Jour et nuit, des hommes et des femmes s’assuraient du bon fonctionnement de la machine sociétale, tandis que d’autres prenaient soin de s’acquitter de leur tâche de sabotage prévue au contrat. Qu’il se soit agi de détruire ce que d’autres avaient construit la veille, source de regain de motivation, ou d’introduire un dysfonctionnement providentiel, propre à justifier l’intervention de quelques réparateurs proches du chômage technique, tout dérèglement était une aubaine au paradigme du vide systémique.

Bien sûr, sans cet effet d’entretien, cette saine contre-production, l’organisation mondiale aurait sombré dans l’ennui intégral, tant il était établi de longtemps que tout aurait aisément été parfait, si personne n’y prenait garde.

Les anciens avaient peut-être eu vent ou vécu d’autres choses, mais rien n’en restait plus : quid des conflits sociaux, des injustices, de la parité, du déséquilibre nord-sud, d’une certaine idée de la vie comme en terrain miné ? Il n’en subsistait rien ! Ces notions mêmes n’auraient pu prendre sens dans le mode de pensée des gens de cette année 9k Π du 6e Cycle après Ô².

Chacun était investi dans la lutte contre l’entropie. Chacun militait à sa façon au maintien de la part d’impondérable, à l’entretien d’une insécurité démo-régulatrice, à la préservation des espèces dangereuses et autres robots pirates. Il importait que la société n’aille pas si bien. C’était la condition sine qua non à la survie de l’aspect imprécis et libre arbitré de la civilisation ; qu’il y restât une part d’aventure aussi.

Certains prenaient des cours de négativisme afin de casser une existence par trop douce : il était question de se forger une carapace suffisante, pour résister à l’abrutissante invasion d’un bonheur facile. D’autres, plus citoyens encore, travaillaient l’hypocrisie, lors de séminaires payés par l’entreprise : en sortir diplômé n’était évidemment pas à la portée de tous — il fallait faire montre d’une perfidie hors du commun —, mais c’était un si bel objectif de vie et les maitres en la matière se trouvaient si rares que les places se revendaient à prix d’or au troisième marché parallèle.

Les meilleurs éléments finissaient évidemment au gouvernement, où, auréolés de la meilleure considération publique, ils s’adonnaient aux manipulations d’opinion les plus éhontées.

Maitre Moya présidait actuellement à la tête du Cartel Républicain de Terre-Zéro ; sa campagne avait été un exemple d’efficacité frontale… Après avoir promis les plus importantes iniquités et convaincu son électorat potentiel de toujours s’attacher à contraindre et humilier ses partisans, dans la plus pure tradition discriminatoire, personne n’avait plus douté un instant de sa capacité à diriger le globe.

Aujourd’hui, NRG12 — incontournable instrument gouvernemental — avait diffusé une grande nouvelle : les statistiques de l’année montraient la plus forte régression économique de ces quinze dernières années. Chacun pouvait se réjouir…

II.

Après une semaine chargée, à tirer au flanc, Logan rentrait nonchalamment chez lui. Il était militaire de carrière, autant dire inutile.

Très jeune, il s’était pris de passion pour l’idée du combat et s’était imaginé que seules les forces armées pourraient lui assurer une vie pleine. À dix ans, donc, il demanda à entrer aux enfants de troupe, mais se trouva très vite projeté dans un univers bien en deçà de son rêve de frisson : des enfants trop sages, l’interdiction de blesser ses petits copains, la frustration pour substitut de danger. Il persista tout de même et intégra l’École de Torture Appliquée, à l’aube de ses dix-sept ans. Là encore, il fut déçu de constater que les travaux pratiques fussent si rares et si pauvres en adrénaline. Sa voie était néanmoins tracée et son esprit se forgea sur la base de ces milliers de détails militaires qui l’avaient vu grandir.

Au sortir de l’école, riche de ce socle acquis, il fut automatiquement placé et incorpora les services de la Contre-Sécurité Statistique : officiellement, une unité entrainée aux théories d’entretien du conflit et calculs de surajout au moindre motif d’attaque. En réalité, elle était une sorte d’unité oisive qui tendait à se tenir prête à amplifier toute probabilité belliqueuse, mais qui jamais n’arrivait ; tant il était difficile, pour la majorité de la population, de se sortir de ces milliers d’années de normalisation raisonnabiliste.

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L'indélicatesse du cosmos© 2011 par Éric Calatraba, les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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